Les expérimentations
Qu’est-ce que le pôle disciplinaire de compétences numériques ?
Les pôles disciplinaires de compétences numériques existent dans chaque discipline. Ils « constituent le laboratoire et le centre d’expertise de la pédagogie numérique au service de l’ensemble des enseignants ». Au cours de l’année, chaque pôle s’empare d’une question (ou plusieurs) dans le cadre de sa discipline, question qui associe numérique, pédagogie et/ou didactique. Les membres du pôle expérimentent ensuite pour proposer des scénarios disciplinaires qui sont diffusés via le site disciplinaire académique.
Cette année, pour l’anglais, le pôle est composé de 4 enseignants : Susan Artur (collège Louis Philippe à Eu), Loan Hourlier (Collège Lycée Expérimental d’Hérouville Saint Clair), Hanne Poisson (lycée Galilée à Franqueville Saint Pierre) et Benoit Quémeneur (lycée Augustin Fresnel à Caen). Il a commencé ses travaux en octobre 2024 et les a poursuivis durant cette année scolaire.
Quels ont été les axes de travail retenus ?
Nous avons choisi de structurer nos travaux en fonction des compétences travaillées avec nos élèves et de réfléchir sur la manière dont l’IA pourrait favoriser le développement des compétences phonologiques, de l’interaction orale et de la production écrite, sans perdre de vue le développement de l’esprit critique des élèves.
Quels sont les objectifs du groupe numérique de langue sur l’IA ?
L’intelligence artificielle est devenue une thématique de formation et de questionnement majeur dans l’éducation nationale. Les enseignants se retrouvent à la fois démunis, curieux et méfiants face à une technologie en perpétuelle mutation et dont les avancées rapides peuvent désorienter. S’il semble compréhensible qu’une partie des collègues préfèrent écarter l’intelligence artificielle pour des raisons liées à l’écologie et à la protection des données, la réalité de l’utilisation de l’IA par nos élèves nous a paru être suffisamment marquée pour nous engager à travailler et à mieux identifier les enjeux liés à cette innovation.
Quelles ont été les modalités de travail ?
Conscients et soucieux de l’impact écologique lié à l’intelligence artificielle, nous nous sommes interrogés sur les possibilités pédagogiques introduites par cette technologie en classe de langue vivante et d’anglais plus spécifiquement. Nous espérons pouvoir intégrer dans les années à venir des collègues enseignants d’autres langues. Nous nous sommes rencontrés 3 fois dans l’année afin de déterminer les axes sur lesquels nous souhaitions travailler, d’échanger sur l’actualité liée à l’IA et sur les différentes expérimentations menées sur le terrain avec nos élèves. Il ne s’agit pas ici de chercher des réponses définitives mais bien de considérer les objectifs et les conditions d’usage qui permettent la réussite de projets liés à l’IA dans le but de permettre à nos élèves de développer une autonomie réflexive, langagière et méthodologique.
Les articles dédiés aux expérimentations et analyses des membres du Pôle
Préparer une présentation orale en LV avec l’aide d’un chatbot : une expérimentation en Terminale
Améliorer son expression écrite avec une IA générative conversationnelle
Favoriser la production écrite des élèves avec l’IA
Améliorer les compétences écrites des élèves au collège grâce à l’IA
Travailler la prononciation grâce à l’IA pour progresser en production orale
Vérifier, grâce à l’IA, l’intelligibilité et la précision d’un message écrit
Préparer une tâche orale en dialoguant avec un outil conversationnel
Le regard des chercheurs : "Cadrage et de bonnes pratiques à prendre en compte à destination des enseignants expérimentant l’usage de l’IA en cours de langue"
Anissa Hamza-Jamann et Nicolas Molle, maîtres de conférences à l’Université de Lorraine et chercheurs en Didactique des Langues et Sociolinguistique partagent leur analyse des expérimentations menées.
Dans le cadre de ce retour, nous avons fait le choix de centrer notre analyse sur les retombées didactique et pédagogique des expérimentations proposées. En effet, si celles-ci ouvrent des pistes d’usage intéressantes en contexte de classe, le degré de formalisation du protocole ne permet pas toujours, en l’état, de conduire une analyse scientifique approfondie, notamment en ce qui concerne la définition des variables, les conditions de mise en œuvre, les modalités d’évaluation, etc. Une telle démarche supposerait un cadre méthodologique plus explicite. Dans cette perspective, notre contribution s’inscrit volontairement dans une approche pragmatique, attentive aux usages, aux effets observables sur les apprentissages et aux conditions d’intégration pédagogique de l’IAG, sans prétendre à une validation expérimentale au sens strict.
Les expérimentations conduites dans le cadre du pôle disciplinaire de compétences numériques de l’académie de Normandie explorent plusieurs modalités d’intégration de l’intelligence artificielle dans l’enseignement des langues vivantes, notamment pour :
- L’amélioration de l’expression écrite par correction automatisée ;
- La préparation d’une présentation orale via interaction avec un chatbot ;
- La génération d’images à partir de descriptions rédigées par les élèves ;
- L’entraînement à la prononciation et à l’intelligibilité du message oral.
Ces initiatives constituent des pistes pédagogiques intéressantes et montrent une prise en compte des outils d’IAG de la part des enseignantes et enseignants, mais soulèvent, par la même occasion, un ensemble de points de vigilance relatif aux dimensions didactiques technique, éthique et institutionnelle.
A partir des différentes expérimentations, nous proposons un cadre à prendre en compte dès lors que l’on souhaite intégrer les outils d’IAG dans la salle de classe. Ce cadre s’articule autour de quatre axes dans lesquels des points de vigilance sont proposés.
Axe didactique et pédagogique
L’intégration de l’IA doit s’appuyer sur des objectifs d’apprentissage clairement identifiés. Dans certaines expérimentations, l’IA est mobilisée pour soutenir la production écrite et l’analyse des erreurs linguistiques (expérimentation : Améliorer son expression écrite avec une IA générative conversationnelle). Dans d’autres, elle sert de simulateur d’interaction afin d’entraîner les élèves à préparer une prise de parole structurée (expérimentation : Préparer une présentation orale en LV avec l’aide d’un chatbot). L’IA peut également soutenir le développement de la précision lexicale et descriptive lorsque les élèves doivent produire des descriptions suffisamment détaillées pour générer une image pertinente (expérimentation : Rédiger des descriptions afin de générer des images grâce à l’IA). Les questions ci-dessous peuvent accompagner la réflexion sur le pourquoi, le quand et le comment de l’intégration :
Objectifs
- Quelle(s) compétence(s) linguistique(s) souhaite-t-on travailler ? (Compréhension orale, écrite, expression orale, expression écrite, vocabulaire, grammaire…)
- l’IA sert-elle à compléter l’enseignement ou à remplacer certaines activités traditionnelles ?
- Comment l’activité s’inscrit-elle dans la progression globale de la séquence pédagogique ?
Profils des apprenants
- Quel est le niveau de langue des élèves ? L’IA produira-t-elle des contenus adaptés ?
- Les apprenants ont-ils les compétences numériques pour interagir avec l’outil de manière autonome ?
- Y a-t-il des besoins spécifiques à prendre en compte ? (Apprenants avec troubles d’apprentissage, besoins en différenciation, etc.)
L’IA pour quoi faire ?
- L’IA sera-t-elle utilisée pour générer des contenus (textes, dialogues, exercices), pour corriger, pour suggérer des idées, ou pour simuler des interactions conversationnelles ?
- Quel est le rôle exact de l’enseignant pendant l’activité : facilitateur, correcteur, médiateur entre l’IA et l’élève ?
La plus-value pédagogique
- Les outils d’IAG favorisent-ils véritablement l’engagement et l’autonomie des élèves ?
- L’activité proposée ne comporte-t-elle pas un risque de délestage cognitif ? (Travail fait à la place de l’élève)
- L’activité maintient-t-elle l’élève dans une position réflexive ?
- La nature des tâches proposées reste-t-elle authentique et alignée avec les objectifs d’apprentissage ? (Simulation d’entretien journalistique ou de présentation orale, description précise pour produire une image ou analyse d’une production écrite).
- Le recours à l’IAG est-il bien nécessaire pour cette activité et cet objectif ?
Il est recommandé de veiller à un alignement pédagogique explicite entre les objectifs, les activités proposées et les modalités d’évaluation.
Quelques références sur cet axe : https://journals.openedition.org/alsic/4670
Axe technique : prompts et paramétrage
Les expérimentations soulignent l’importance de la qualité des prompts.
Dans l’activité de génération d’images, la formulation précise des consignes devient un véritable exercice linguistique : la pertinence de l’image dépend directement de la qualité de la description rédigée par les élèves. Dans d’autres dispositifs, les prompts servent à structurer une interaction pédagogique avec le chatbot, par exemple en lui attribuant un rôle spécifique (journaliste, interlocuteur expert, examinateur simulé) afin d’entraîner les élèves à argumenter ou à présenter un sujet (expérimentation : Préparer une présentation orale en LV avec l’aide d’un chatbot). Aussi, dans ces cas, la qualité et la précision du prompt est essentielle, des modèles de prompts existent.
- Les élèves sont-ils en capacité de rédiger des prompts efficaces ? (Modèle CREATE par exemple pour Context, Role, Example, Action, Text, End)
Lorsque l’outil d’IAG le permet, il peut être utile de le paramétrer pédagogiquement. Les réflexions menées dans les travaux en littératies du prompt peuvent servir en appui pour concevoir des interactions plus conscientes, structurées et réflexives avec les systèmes d’IAG. Une articulation de la formulation des consignes, explicitation des attentes et évaluation critique des productions pourrait faciliter le développement chez les apprenants des compétences à la fois techniques, cognitives et informationnelles dans l’usage de ces outils.
Références sur les littératies du prompt : https://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/23294906231176517
Axe éthique, juridique et institutionnel
L’usage de l’IA dans un cadre scolaire implique une vigilance particulière concernant la protection des données personnelles et la conformité au RGPD. Certaines expérimentations ont ainsi été conçues de manière à éviter la création de comptes élèves, par exemple via l’utilisation d’un accès partagé ou d’un lien diffusé sur l’ENT.
Il convient également d’être attentif à l’environnement numérique dans lequel l’outil est utilisé. L’intégration d’une IA dans un dispositif pédagogique ne relève pas uniquement d’un choix didactique mais aussi d’un cadre technique et institutionnel : accès via l’ENT, utilisation sur des équipements scolaires, ou recours à des services en ligne externes. Ces choix conditionnent notamment les modalités de collecte, de stockage et de traitement des données produites par les élèves.
Un point de vigilance particulier concerne le transfert potentiel de données hors de l’Union Européenne, fréquent dans le cas de nombreux services d’IA générative développés par des entreprises internationales. Les productions d’élèves (textes, enregistrements, images, prompts) peuvent être stockées ou traitées sur des serveurs situés dans des juridictions différentes, ce qui soulève des enjeux juridiques et éthiques relatifs à la souveraineté des données et à leur réutilisation éventuelle pour l’entraînement des modèles.
Dans ce contexte, il est recommandé que l’activité réponde aux exigences suivantes :
- Est-ce que je privilégie des outils dont les conditions d’utilisation et d’hébergement des données sont clairement identifiées, idéalement situés dans l’espace européen ou compatibles avec les exigences du RGPD ?
- Est-ce que j’ai anonymisé systématiquement les productions d’élèves avant leur soumission à un service d’IA ?
- Est-ce que je limite la transmission d’informations personnelles ou sensibles ?
- Est-ce que j’ai sensibilisé les élèves aux enjeux liés au stockage, à l’exploitation et à la circulation des données dans les environnements numériques ?
Ces dimensions doivent être intégrées dans une réflexion institutionnelle plus large sur l’usage pédagogique de l’IA, associant enseignants, responsables numériques des établissements et autorités académiques, afin de garantir un usage à la fois pédagogique, sécurisé et juridiquement conforme.
Quelques ressources sur cette question :
Site de l’UNESCO : https://www.unesco.org/fr/artificial-intelligence/recommendation-ethics
Article de Karen Fort : https://inria.hal.science/hal-05397834v1
Axe transférabilité et formation des enseignants
Les expérimentations présentées reposent sur des dispositifs relativement simples (interaction avec un chatbot, rédaction de prompts, analyse de corrections), ce qui favorise leur reproductibilité dans différents contextes pédagogiques (ensemble des expérimentations du pôle disciplinaire de compétences numériques).
Plusieurs scénarios apparaissent aisément transférables à d’autres niveaux scolaires ou à d’autres langues :
- Entraînement à la production écrite avec correction commentée (expérimentation : Améliorer son expression écrite avec une IA générative conversationnelle) ;
- Préparation d’une présentation orale via simulation d’interaction (expérimentation : Préparer une présentation orale en LV avec l’aide d’un chatbot) ;
- Travail lexical et descriptif à partir de prompts pour générer des images (expérimentation : Rédiger des descriptions afin de générer des images grâce à l’IA).
Toutefois, certaines activités restent dépendantes d’outils spécifiques ou de fonctionnalités particulières (chatbots paramétrables, générateurs d’images), ce qui peut limiter leur diffusion dans certains contextes.
Pour la formation des enseignants, ces expérimentations présentent plusieurs apports :
- Des exemples de scénarios pédagogiques intégrant l’IA ;
- Des illustrations concrètes de l’usage pédagogique des prompts ;
- L’identification de points de vigilance relatifs au délestage cognitif, à l’esprit critique et aux enjeux de protection des données.
Ces expérimentations montrent que l’IA peut constituer un outil de soutien aux apprentissages linguistiques, notamment pour la production écrite, la préparation de l’oral et le développement du lexique. Son intégration en revanche doit rester pédagogiquement structurée, techniquement maîtrisée et éthiquement encadrée. La valeur éducative de ces outils dépend moins de la technologie elle-même que de la qualité des scénarios pédagogiques qui en organisent l’usage et de la capacité à développer chez les élèves une posture critique face aux réponses produites par l’IA. Ce n’est pas parce que l’IA est là qu’il faut l’utiliser pour tout (L’impensé numérique : https://eac.ac/publications/9782813002440)
